Rencontre avec Komplex Kapharnaüm à propos de Re-Partir
vendredi 30 avril 2021

Nous avons rencontré Stéphane Bonnard, co-directeur de Komplex Kapharnaüm, pour parler de Re-Partir, une performance qui a mobilisé plus de 800 personnes sur les parvis de cinq théâtres de l'agglomération lyonnaise le 27 février 2021. Nous avons évoqué leurs projets futurs mais aussi les résidences qu'ils accueillent dans leur lieu de 3000m².

 

Laurine : Est-ce que vous pouvez vous présenter et présenter en quelques mots la compagnie?

Stéphane : Je suis Stéphane Bonnard et je suis à la co-direction de Komplex Kapharnaüm depuis maintenant presque 25 ans. Komplex Kapharnaüm, c’est un groupe artistique qui fait des interventions dans l’espace public. Aujourd’hui on ne dit plus “compagnie” parce que ça va un peu au-delà, avec le lieu. On a des activités qui sont très diversifiées. On écrit nos projets à partir de la ville, c'est-à-dire à partir des histoires de la ville, des espaces, des rencontres qu’on fait dans la ville. Il y a tout un volet qui passe par de la vidéo et de la projection murale des personnes qu’on a pu rencontrer. Souvent il y a aussi des déambulations. Ensuite, il y a des projets où il n’y a pas du tout de vidéo, des projets de spectacles qui partent d’une intention à nous et qui tournent dans les festivals, etc… 
Il y a tout un volet qu’on appelle les projets dédiés : des commandes, des gens qui nous disent “venez faire un truc ici”. Dans ces cas-là, c’est vraiment un travail d’écriture spécifique, qu’on aime bien aussi. Il faut trouver ce qu’on va raconter d’un lieu et comment il fait un écho un peu plus universel. 
Komplex Kapharnaüm, c’est des musiciens, c’est des comédiens, c’est des geeks, des constructeurs, des scénographes, des plasticiens, des graphistes… C’est aussi un truc assez agréable parce qu'on a des formes très diverses, beaucoup de médiums différents, du texte aussi. 
Après on a ce lieu, qui fait 3000 m² , qui est super bien équipé, dans lequel on fait de l’accueil d’artistes en résidences.
En quelques mots, c’est un peu ça Komplex Kapharnaüm. 

Laurine : Le lieu en question, où se situe-t-il ? Quelles activités accueille-t-il ? 

Stéphane : Le lieu est situé à la limite entre Villeurbanne et Vaulx-en-Velin. C’est d’abord notre espace pour travailler. On peut à la fois répéter et à la fois construire parce qu’on a un super atelier de construction. Après c’est un espace où on accueille vraiment beaucoup de gens différents. On refuse d’avoir une ligne de conduite clairement définie sur qui on accueille. On peut accueillir des gens qui font un tournage, des danseurs… On va bientôt accueillir un auteur. Des gens qui viennent faire de la construction aussi. Enfin, c’est vraiment très diversifié. 

Laurine : C’est plutôt un lieu de résidence et de passage artistique alors ? 

Stéphane : Oui, et puis le lieu est vraiment conçu de manière à être modulable, c’est-à-dire que les bureaux sont des petites boîtes qui sont sur des roulettes, qu’on peut bouger. Donc de temps en temps, on reconfigure l’espace. Les bureaux sont au milieu des espaces de travail, donc il y a vraiment une circulation permanente. Il y a souvent des nuisances sonores entre les différents projets mais en même temps c’est un truc qui est très agréable pour nous et pour les artistes qu’on accueille : tu sens qu’on est dans un lieu qui vit, avec des gens qui sont là, il y a une dynamique de travail qui est là, assez forte. C’est pas cloisonné, il n’y a rien qui est cloisonné. 

Laurine : Est-ce que vous pouvez me donner des exemples de projets que Komplex Kapharnaüm a mis en place dans l’espace public ces derniers temps ou de projets que vous avez maintenant ?

Stéphane : Alors il y a beaucoup de projets différents. Je peux parler de deux choses qui vont nous animer dans les temps qui viennent : 
Il y a tout un volet autour d’un projet, qu’on appelle “Migration”, qui sont en fait des structures modulaires : des espèces de grands kapla qu’on peut assembler dans tout types de manières pour créer des espaces dans la ville. Ce sont à la fois des espaces de rencontre et à la fois des espaces de captations, que ça soit de la vidéo, du son, etc… Ce sont des espaces de restitution, où on va avoir sur le printemps-été toute une série de projets qu’on va mettre en œuvre. Tout ça va aller à la capitale à Esch, la capitale européenne de la culture pour 2022. On va aller aux Baronnies, dans le sud-Drôme, qui est une région complètement paumée où on va faire une tournée et on appelle ça la tournée mondiale des Baronnies. En fait, on va quasiment être dans l’ordre du théâtre de tréteaux où on va aller de village en village diffuser nos vidéos et nos projets. 
Après, on a un autre projet qui est complètement différent, qui est la future création Komplex Kapharnaüm et qui est, pour le coup, un travail à partir d’un texte, que j’ai écrit, sur la sidération. Je l’ai écrit avant que tout ça (la crise sanitaire…) se passe mais qui fait pas mal écho à la situation du moment. C’est “Continent”. Le Live va sortir sur Facebook bientôt. C’est pas un projet qu’on avait prévu de faire et puis avec la situation on a essayé de monter ça de manière un peu rapide. Donc c’est vraiment un travail de texte, de comédiens et puis pareil dans un dispositif scénique, qui est toujours très important chez nous. On écrit vraiment en parallèle des choses. Il y a des cadres qui sont posés et à la fois des techniciens et des artistes qui travaillent en parallèle. Le dispositif pour nous il est très signifiant donc on le met tout de suite en jeu dans ce qu’on met en place. 

Laurine : A propos de Re-partir : est-ce que vous pouvez me décrire en quelques mots le projet ? Comment ça s’est déroulé ? 

Stéphane : Re-Partir, c’est au mois de Janvier, on s’est dit : il faut qu’on arrête d’attendre. Pour moi c’est la première impulsion de se dire “il faut qu’on arrête d’attendre”. On souffre d’attendre. On souffre de ne plus agir dans le réel. C’est aussi Continent. Continent parle de ça. Pour sortir de la sidération, il faut agir dans le réel et ça on ne le fait plus depuis un an. On est en permanence en attente. On attend on ne sait pas vraiment quoi, on attend un ancien retour à la normale, qui n’arrivera pas. En fait, il y a un projet qu’on a fait il y a deux ans, trois ans, qui était sur les “Immobiles”. Une performance pour 200/300 personnes autour de l’immobilité dans la ville. C’est une posture qu’on ne pratique pas en fait, on est jamais immobile dans la ville. c’était une manière de se réapproprier la ville et le temps de la ville. Donc il y avait ces dispositifs qui existaient, qui étaient des gens immobiles dans un environnement sonore et qui sont, qui doivent être à 3 mètres les uns des autres, parce qu’il faut permettre une circulation des passants au milieu pour la passation du flux urbain. En fait, c’était très Covid-compatible. J’ai donc lancé ça en disant : “on ressort les Immobiles”. Les Immobiles c’est comment tu joues avec les failles, en tout cas aux bordures des règles qui sont posées en disant : “il n’y a pas de convocation en tant que tel, c’est pas une manifestation, c’est pas un spectacle, c’est juste des gens qui sont immobiles, qui font rien et à qui on met des écouteurs pour cette performance-là, où on ne peut pas diffuser du son dans l’espace public, on donne des écouteurs avec du son et puis un texte”. C’est ça l’idée, on ne peut pas nous le reprocher. C’était ça le dispositif de Re-partir en fait. 
Ensuite, il y a Marion Gatier qui est à la direction-adjointe de Komplex Kapharnaüm qui a dit “ Il ne faut pas qu’on fasse tout, il faut qu’on embarque tout le monde dans l’affaire”. C’est le gros travail qu’elle a fait : convaincre un peu tous les théâtres de la région de basculer dans cette histoire-là. Ce qu’ils ont fait, donc c’était 13 structures, de l’Opéra au Théâtre de la Croix-Rousse, du Tnp aux Célestins. Pour nous c’était assez fort de voir cet engagement des uns et des autres à créer une action dans l’espace public. Il y a toujours cette question que nous on se pose, sur la relation entre le théâtre et l’espace public. Ca c’est un autre débat. Accepter de le faire sans demander l’autorisation à la préfecture parce qu’on savait qu’on aurait jamais l’autorisation de la préfecture, c’est se dire “mais en fait il n’y a pas besoin de la demander parce que c’est pas une manifestation, parce que c’est pas un spectacle, donc on fait comme ça c’est tout”. Le dispositif de Re-partir, c’était donner rendez-vous, les gens s’inscrivaient sur une plateforme, il y avait cinq lieux, cinq parvis de théâtres répartis dans la ville, dans l’agglomération. Ils choisissaient le lieu où ils voulaient aller et puis ils avaient des petites indications qui étaient données le jour-même : “vous venez, vous vous mettez sur une croix, vous branchez votre smartphone, vous mettez les écouteurs, vous allez sur tel canal et puis là ça va commencer”. Donc les gens à 11 heures sont arrivés, ils se sont installés sur la croix, et puis il y a eu une prise de parole directe que je faisais pour dire où on était, combien il y avait de personnes. Il y a eu plus de 800 personnes qui sont venues sur Re-Partir, et puis au bout d’un moment il y avait un environnement sonore qui se mettait en place et avec une lecture à plusieurs voix d’un texte de Camille de Toledo qui s’appelle : Les potentiels du temps. Ce texte parle de repartir, enfin il parle plutôt de partir. D’où on part, c’est à dire, d’un monde dans le chaos, du déni, du cynisme, on part de tout ça mais on part pour aller vers ailleurs. C’est un texte assez beau et pour moi le geste était vraiment celui-là, c’était pas forcément quelque chose sur la réouverture des théâtres, c’était vraiment un manifeste artistique. 
Il faut acter le fait que plus rien ne sera jamais comme avant. On a basculé dans un nouveau monde, c’est comme ça et il faut arrêter d’attendre. Il faut arrêter de croire que les choses vont se remettre en place parce qu’en fait c’est un leurre. On fait ce geste : les gens arrivent quelque part, ils vont rester là pendant 15-20 minutes, puis après ils vont repartir vers ailleurs. C’est vraiment quitter le passé et essayer de se projeter dans l’avenir, en actant et en acceptant le fait que la situation maintenant c’est celle-là. C’est compliqué mais on l’acte et on y va. C’est aussi la question de comment les artistes, comment les structures, arrivent à prendre leurs responsabilités pour faire des choses, ce qui, je trouve, n’est pas très évident aujourd’hui. Finalement, on est terriblement silencieux. On est écrasés par le yoyo qui nous est imposé par le gouvernement et on refuse de s’en départir, on a pas le courage de dire “On prend nos responsabilités”. Alors évidemment, sans faire n’importe quoi. 

Laurine : Vous avez eu des retours du public sur Re-Partir? 

Stéphane :  Les gens ont été hyper contents je crois. Ils ont applaudi à la fin. C’était fort. Dans cette période, se réunir dans l’espace public pour ensemble faire un geste artistique c’était assez costaud oui. Et puis 800 personnes réparties sur plusieurs sites, ça procure une sensation de force aussi, ça veut dire “on est là”. 

Laurine : Vous avez le projet de refaire des performances dans l’espace public? 

Stéphane : Là, on s’accroche au fait que à partir de mi-juin on pourra sortir Continent. On est en résidence en ce moment, on a les Baronnies, on va être en création sur Continent et à partir de mi-juin on commence à sortir Continent. On va voir, on sait pas exactement ce qui sera possible et comment ça va être possible mais pour l’instant on s’accroche un peu à ça. 

 

Le site de Komplex Kapharnaüm : http://komplex-kapharnaum.net/